"Ici, c'est invivable."

Cela va bientôt faire 16 ans qu'Albert vit dans une minuscule chambre de bonne de moins de 7 m2, au 6e étage d'un immeuble du XVIIIe arrondissement de Paris.

12/07/2016 | Crédits photos : © Ljubisa Danilovic

Cet article a été rédigé en décembre 2015. À l'heure où nous le publions, faute d’action coercitive de la part de l’Etat, la Fondation Abbé Pierre est en passe de reloger Albert avec l’aide de l’un de ses partenaires, Solidarités Nouvelles pour le Logement. Albert est ravi de ce relogement et signera son nouveau bail le 21 juillet prochain.

 

Le contraste est saisissant : dans la cage d'escalier lumineuse, les marches sont recouvertes d'un tapis bleu roi moelleux. Au 6e étage, lorsqu'Albert ouvre sa porte, c'est un tout autre décor qui saute aux yeux. Une pièce exigüe de 6,78 m2, où l'humidité et le manque de lumière vous frappent immédiatement.

"Je suis arrivé ici en 2001. C'était provisoire, j'avais dû partir rapidement de mon ancien logement, car le propriétaire vendait. Je suis coincé ici depuis cette date, c'est tellement invivable que je reste le moins de temps chez moi. Je fuis cet endroit."

La pièce est comble : des sacs, des valises, des livres s'entassent sur plus de deux mètres de hauteur, dans un équilibre précaire. Pas de chauffage, juste un petit poêle à bain d'huile qu'une amie lui a prêté pour l'hiver. Il fait 17 degrés aujourd'hui, en cette journée de début décembre. L'isolation du vasistas est inexistante et quand il pleut, un carton calfeutre toute la fenêtre. C'est le cas aujourd'hui. Albert n'a donc pas de lumière du jour la plupart du temps, sinon, c'est le goutte-à-goutte sur sa table de chevet, plus ou moins fort selon qu'il s'agisse de la condensation ou de la pluie qui tombe au dehors. Les WC communs à l'étage sont sur le palier.

Quelques porte-manteaux, un gant de toilette et une serviette sont suspendus à une cordelette au-dessus du minuscule évier. Un robinet en caoutchouc usé et jauni indique qu'il y a bien l'eau courante.

"Aujourd'hui, on m'a coupé l'eau car le nouveau propriétaire de l'appartement en dessous, ne veut plus que ma tuyauterie passe par chez lui... De toute façon, chez moi, je n'utilise l'eau que pour mon café du matin. Je pars au travail ou je m'en vais dès que je suis debout lorsque je suis en congés.

Je ne peux pas rester ici, c'est infernal. Et ça fait tellement longtemps que j'attends que ça change ! J'ai l'impression qu'on ne m'entend pas, qu'on me laisse m'épuiser. Mais non ! Je suis toujours là et je veux partir ! J'ai déjà eu 2 incendies dans la chambre à cause de l'eau qui s'infiltre par la fenêtre et parce que l'installation électrique est totalement foutue."

En guise de lit, Albert a récupéré dans la rue et chez Emmaüs, un sommier et plusieurs matelas et couvertures qui sont empilés les uns sur les autres. Il y a aussi quelques dons d'amis... Quand il pleut, l'eau suinte le long du mur et sur le "lit" d'Albert. Ce sont les cheminées de l'immeuble qui sont juste derrière le matelas et qui ne sont pas isolées.

"Dès qu'il pleut fort dans la journée, je suis obligé d'utiliser mon fer à repasser pour essayer de sécher mon lit. Mais en fait, cela fait surtout de la vapeur et le matelas reste humide toute la nuit."

"Lorsque je ne travaille pas, je me promène. Je passe tous mes dimanches à la Porte Dauphine, j'aime beaucoup ce coin car autrefois, je travaillais au Pavillon Dauphine."

Albert est né à Paris et y a toujours vécu. Il ne se voit pas vivre ailleurs pour l'instant. Il évoque ses souvenirs et s'échappe de la pièce étriquée. À l'époque, il était employé à temps plein et louait un studio de 22 m2 en rez-de-chaussée et fond de cour. Il était bien, il était heureux et aurait voulu que cela dure tout le temps.

"Je ne demandais rien de plus. Mais hélas, le propriétaire a voulu vendre et il a fallu que je parte. En plus, à ce moment-là, j'ai aussi perdu mon emploi car la direction de l'hôtel a changé et qu'on ne m'a pas gardé. Aujourd'hui, mon loyer est plus cher que celui que j'avais pour trois fois plus grand ! Je paye 350 euros, sans les charges. Je n'ai aucun contact avec mon propriétaire qui ne veut rien savoir de mes conditions de vie. Il fait tout ce qu'il faut pour que je m'en aille. Mais moi, je n'attends que cela !"

Albert a fait sa demande de logement social depuis 2005. Il la renouvelle chaque année et n'a jamais eu le moindre courrier, le moindre espoir. Enfin, le 4 octobre 2013, Albert a été déclaré prioritaire et urgent à reloger au titre du Droit au logement Opposable. Et depuis, toujours rien.

 

A temps partiel à l'Assemblée nationale

Même aujourd'hui, alors que cela fait plus d'un an et demi qu'il travaille aux cuisines en tant qu'extra à l'Assemblée nationale, Albert n'a toujours eu aucun écho de sa demande. Le député maire de son arrondissement a bien répondu à son courrier, mais rien n'a bougé pour autant. Debout, entre son lit et les piles de vêtements et de sacs, Albert reste droit et digne. Comme il l'a toujours été.

"Je prends mes repas aux Restos du coeur car avec mon mi-temps à l'Assemblée et le RSA, il ne me reste pas grand-chose, une fois que le loyer, l'électricité et les transports sont payés. Pour me laver, je vais aux bains-douches les jours où je ne travaille pas et le reste du temps, je me lave sur mon lieu de travail. Pour le linge, c'est le lavomatic et je fais sécher là-bas aussi. Ici, faute de place et de chauffage, c'est impossible.

Au mur de la pièce, deux double-page défraichies tentent d'égayer l'endroit. Claude François et l'abbé Pierre se cotoient. "Je les aime bien tous les deux."

Ce qui sauve Albert, ce sont ses projets. Car depuis quelque temps, son optimisme n'est plus le même. Au fil du temps, l'espoir d'être relogé rétrécit et s'effrite.

"Je suis abonné à "L'Echo des concierges" et je fais souvent des remplacements. Et puis, j'ai une piste pour un emploi à plein temps, dans une école près du Pont Sainte Marie. J'ai déjà passé un entretien et on m'a dit que ma candidature était retenue. Si seulement je pouvais enfin avoir un CDI, c'est sûr, je partirai d'ici sans plus attendre. Même si c'est très cher dans le privé et quitte à y laisser presque tout mon salaire, je partirai. Ici, c'est invivable.

"Quand je serai à la retraite, j'aimerais bien m'installer en Lozère ou en Corrèze, là où sont mes racines. Mais ça, ça n'est pas pour tout de suite..."

Cet endroit n'est pas un logement, conformément à la loi qui interdit de louer une pièce de moins de 9 m2. Pourtant, de nombreux propriétaires et agences immobilières n'ont aucun scrupule à louer à prix d'or des espaces plus réduits. Sur le palier du 6e étage, il y a 4 autres portes : 3 autres chambres de service comme celle d'Albert, et un studio composé de deux pièces. En ce moment, une chambre et le studio sont loués également.

"Le studio est assez grand, la chambre à côté de la mienne est la même que celle-ci. C'est un jeune qui la loue. Les deux autres, en face, elles sont fermées depuis 20 ans. Dedans, ça grouille de punaises et de cafards. Ce que je souhaite, c'est que la préfecture fasse condamner toutes ces chambres comme la mienne, car vraiment c'est trop abuser."

Albert a récupéré une partie des affaires personnelles de sa mère à son décès, il y a 15 ans, ce qui explique le monceau d'objets en tous genre et de vêtements. Il y a tout juste la place de poser un tabouret entre le lit et toutes les affaires.

"C'est toute ma vie et je n'ai plus qu'un souhait : les emmener ailleurs. Pour moi, ici, ça n'est vraiment plus possible. Si seulement on finissait par m'entendre..."

 

Habitat indigne en Ile-de-France

Les chiffres concernant les situations d’habitat indigne sont alarmants. En 2015, on compte à Paris près de 7 000 chambres de services de moins de  9 m2, occupées à titre de résidence principale. Or,  face à ce parc important, depuis 2006, seuls 417 arrêtés préfectoraux on été pris au titre des locaux impropres à l’habitation.

À ce jour, ce sont plus de 40 « logements » de moins de 9 m2 qui sont suivis à l’Espace Solidarité Habitat.

Depuis 2006, plus de 200 ménages occupant un local de moins de 9 m2 avec un loyer moyen de 350 euros, soit 52 euros /m2 ont été accompagnés par l'Espace Solidarité Habitat. Aujourd'hui, selon l'ESH, ces ménages ne sont que la partie émergée de l’iceberg face à l'ampleur de ce phénomène.

Sur 195 logements suivis en Habitat Indigne, 110 font l’objet d’un  arrêté préfectoral, dont 42 (38 %) avec interdiction à l’habitation.